Le même jour que son voisin Jean Grether, Jean Jacques Boeshertz est chez le notaire de Lauterbourg où il procède à la vente de ses biens immobiliers.
Par-devant Charles Savagnet, notaire royal du canton et à la résidence de la ville de Lauterbourg, sont comparus sieur Jacques Boeshertz, laboureur, et avec lui, et sous son autorisation et assistance, Elisabeth Hemmerlé, son épouse, demeurant à Schleithal. Lesquels ont déclaré qu’ils étaient intentionnés de faire vendre par adjudication publique et aux plus offrants, différents biens immeubles à eux appartenant, et ont requis le susdit notaire d’y procéder sous les clauses et conditions par eux dictées, et ont demandé acte qui leur fut octroyé comme il s’en suit :
Premièrement, les derniers adjudicataires entreront de suite en plein droit de propriété et en paisible jouissance des biens, affirmés pour francs et libres, avec garantie de droit, mais non pour la contenance, dont le plus ou le moins demeure au profit ou à la perte des derniers adjudicataires.
2.Lesdits derniers adjudicataires seront tenus et obligés de payer leur prix d’adjudication à décharge des vendeurs, ainsi que seize centimes par franc d’icelui entre les mains de leurs cessionnaires ci-après dénommés et ce, en quatre termes au onze novembre dix-huit cent trente-trois et même jour des trois années immédiatement consécutives, chaque fois avec le quart et les intérêts à cinq pour cent, tant du principal que des centimes additionnels à partir du onze novembre dix-huit cent trente-deux, le tout en bonnes espèces d’or ou d’argent ayant cours et sans retenue nonobstant toute émission contraire.
3.Pour la pureté de ces paiements, les biens demeurent hypothéqués par privilège au profit des cessionnaires et, en outre, il pourra être exigé des cautions solvables et solidaires ; si, contre toute attente, l’un ou l’autre adjudicataire ou ses cautions ne peut payer lors des échéances, les vendeurs réservent aux cessionnaires la faculté de réméré moyennant tous dommages et intérêts contre les défaillants.
4.Les contributions et autres charges publiques sont au compte des nouveaux propriétaires à partir de ce jour.
5.Moyennant les seize centimes par franc stipulés ci-dessus, les sieurs vendeurs obligent les cessionnaires au paiement des frais, c’est-à-dire de payer comptant entre les mains du notaire, les frais de timbre, passation, enregistrement et expédition des présentes à raison de dix centimes par franc du principal.
6.Il est bien entendu que les adjudicataires prendront la jouissance et possession des biens ainsi qu’il est prescrit par l’article premier et dans l’état où ils se trouvent, avec toutes leurs servitudes apparentes et non apparentes et sans augmentation ni diminution du prix d’adjudication en principal et centimes additionnels.
7.Par la présente exécution, les vendeurs et les cessionnaires élisent domicile en l’étude du soussigné notaire, et les adjudicataires en leurs demeures respectives.
Publications préalablement faites, lecture et interprétation données du contenu ci-dessus, il a été procédé à la vente par adjudication publique.
Premièrement, une maison à rez-de-chaussée, cour, écurie, verger, aisances et dépendances sis au village de Schleithal, derrière l’église, d’un côté, Jean Grether, de l’autre, la veuve de Jean Lutz, par devant le chemin vicinal, par derrière, les vergers, adjugé au sieur Jacques Kopff, laboureur et tailleur d’habits à Schleithal, pour, et moyennant une somme de mille cent dix francs, et a signé après lecture faite.
2.Environ vingt-huit ares de terre arable au ban de Salmbach, canton Nassen Acker, d’un côté, Martin Riehl, de l’autre, François Michel Rauch, et environ vingt-et-un ares de terre aux mêmes bans et canton, d’un côté, Joseph Thomas, de l’autre, Nicolas Mayer, en bas le dit Rauch, et en haut, le chemin de Siegen, la pièce précédente tient, d’un bout, à Thomas, de l’autre, au chemin dit Loogweeg, adjugés ensemble à Christine et Reine Robein et Etienne Robein, les trois tuiliers à la tuilerie de Salmbach, acceptant et s’obligeant solidairement pour eux trois et leur frère, sieur Louis Robein, musicien au 13e léger, et ce à chacun le quart et ensemble pour la somme de sept cent quatre-vingt francs, et ont signé lecture faite.
Déclarent, les conjoints Boeshertz, avoir fait, par ces présentes, cession et transport de créance avec garantie de droit et en meilleure forme que pourra valoir cession,
À messieurs Passavant et compagnie, négociants à Bâle, non soumis à patente en France, pour lesquels, monsieur Vendelin Hemberger, maire à Schleithal, stipule et accepte.
3.Les créances ci-dessus des prix de l’adjudication de la maison et des terres, ainsi que des seize centimes par franc, montant ensemble à deux mille deux cent douze francs quarante centimes. Ce transport est fait pour et moyennant une somme de deux mille cent dix francs, argent payé comptant, en présence, et à la vue des notaires et témoins soussignés, don mon dit sieur Hemberger était nanti de la part des cessionnaires, et dont les cédant donnent quittance et subrogent les dits céssionnaires en tous leurs droits et privilèges, tant sur le principal que les interets à échoir, déclarant que la difference de la créance d’avec la somme payée doit servir d’indemnité pour le débours des fonds et la peine du recouvrement à termes.
C’est ainsi que la présente adjudication a été close et ratifiée définitivement en présence des sieurs François Meyer, propriétaire à Salmbach, et François Zugmeyer, vitrier, les deux de Lauterbourg, je dis, ce dernier de Lauterbourg, les deux témoins à ce requis, lesquels après lecture et interprétation faites, ont signé avec les parties et le notaire.
Schleithal, le neuf avril 1833.
Analyse de la vente
Le 9 avril 1833, Jacques Boeshertz et son épouse Élisabeth Hemmerlé font procéder à la vente aux enchères publiques de leur maison et de deux parcelles de terres agricoles, pour un montant total de 1 890 francs.
La maison, située derrière l’église de Schleithal, comprend une cour, une écurie, un verger et diverses dépendances. Elle est adjugée pour 1 110 francs à Jacques Kopff, laboureur et tailleur d’habits à Schleithal. Les deux parcelles de terres arables, représentant ensemble environ 49 ares et situées au lieu-dit Nassen Acker, sur le ban de Salmbach, sont acquises pour 780 francs par les membres de la famille Robein, établis à la tuilerie de Salmbach.
La vente intervient un peu plus d’un mois avant le départ de l’Adeline du Havre, le 17 mai 1833. En se séparant de leur maison et de leurs terres, les époux Boeshertz liquident ainsi une partie importante de leur patrimoine immobilier avant leur émigration.
L’opération présente toutefois une particularité. Les acquéreurs ne règlent pas immédiatement leurs achats : le contrat prévoit quatre échéances annuelles, du 11 novembre 1833 au 11 novembre 1836, avec des intérêts de 5 %. Les prix d’adjudication sont également majorés de seize centimes par franc.
Or Jacques Boeshertz et Élisabeth Hemmerlé vont quitter l’Alsace quelques semaines plus tard. Plutôt que d’attendre pendant plusieurs années le règlement de leurs acquéreurs, ils cèdent les créances résultant de la vente à Passavant et compagnie, à Bâle, représentée lors de l’acte par Wendelin Hemberger, maire de Schleithal.
En contrepartie, ils reçoivent immédiatement 2 110 francs comptant, versés en présence du notaire et des témoins. Passavant et compagnie se substitue dès lors aux vendeurs pour le recouvrement des sommes dues par les acquéreurs.
Une précision reste cependant à vérifier sur l’original : le montant total des créances est transcrit à 2 212,40 francs, alors que les 1 890 francs d’adjudication, augmentés de 16 %, donnent 2 192,40 francs. Cette différence de 20 francs pourrait provenir d’une erreur de transcription ou de calcul dans l’acte.
Conclusion — Une opération qui dépasse le seul cas des Boeshertz
La vente du 9 avril 1833 montre que Jacques Boeshertz et Élisabeth Hemmerlé disposaient, avant leur départ, d’un patrimoine composé d’une maison avec ses dépendances et de près de 49 ares de terres. Sa liquidation leur permet de disposer immédiatement de 2 110 francs, même si nous ignorons quelle part de cette somme fut effectivement consacrée au voyage ou emportée en Amérique.
Mais l’intérêt de cet acte réside peut-être davantage dans les personnes qui interviennent autour de cette vente. Pourquoi Passavant & Cie, maison de commerce et de banque établie à Bâle, rachète-t-elle les créances d’une famille de Schleithal ? Comment cette relation s’est-elle établie ? Et pourquoi Wendelin Hemberger, maire du village, représente-t-il la maison bâloise dans l’opération ? Rien ne permet encore de savoir s’il s’agit d’une affaire isolée ou si Passavant entretenait des relations financières plus régulières avec cette partie de l’Alsace.
Un rapprochement avec une autre vente rend ces questions d’autant plus intéressantes. Jean Grether, dont la maison est mentionnée dans son propre acte comme voisine de celle de Jacques Boeshertz, fait lui aussi vendre ses biens le 9 avril 1833. Dans son cas également, les paiements prévus sur plusieurs années sont transformés en argent immédiatement disponible grâce à la cession des créances, et Wendelin Hemberger intervient de nouveau en tant qu’intermédiaire, cette fois pour Édouard Volpert, pharmacien à Wissembourg.
Deux voisins, deux ventes le même jour, deux futurs passagers de l’Adeline et, dans les deux opérations, le même maire servant d’intermédiaire avec un financier extérieur au village : la convergence est suffisamment remarquable pour être relevée. Elle ne prouve pas l’existence d’une organisation collective des départs, mais elle invite à penser que certaines familles de Schleithal ont préparé ensemble, ou par les mêmes intermédiaires, la liquidation de leurs biens avant l’émigration.


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