Les ventes de Gaspard Dietenbeck

Le 12 avril 1833, mon 4e arrière-grand-père, Gaspard Dietenbeck, son épouse, Thérèse Grether, et son beau-père, Christophe Grether, se rendent à leur tour chez le notaire à Lauterbourg afin de procéder à la vente de leurs biens immobiliers.

12 avril 1833

Par devant Charles Savagner, notaire du canton et à la résidence de la ville de Lauterbourg, ont comparu :

Gasper Dietenbeck, laboureur, et avec lui, et sous son autorisation, Thérèse Grether, sa femme, et leur fils Martin Dietenbeck, barbier, tous demeurant et domiciliés à Schleithal, et avec eux, leur père et grand-père, Christophe Grether, barbier, demeurant également audit lieu, lesquels quatre comparants ont par ces présentes, bien et légitimement vendu et abandonné pour une propriété irrévocable avec garantie de fait et de droit, solidairement, ensemble, l’un pour l’autre, et l’un d’eux seul pour le tout, sous la renonciation express à tous bénéfices et exceptions à ce contraires, en meilleur forme que forme que vente puisse valoir et avoir lieu.

1-À Philippe Gast le jeune, cultivateur audit Schleithal, à ce présent, stipulant et acceptant pour lui, sa femme et les leurs, savoir :

                  Une maison à rez-de-chaussée et un étage, cour, grange et écuries, verger, aisances et dépendances, sise à Schleithal, près de l’église, d’un côté, Valentin Siegrist, de l’autre, Valentin Dietenbeck, par derrière, Vendelin Hiebel, et devant la rue dite Kirchberg, affirmée pour franche et libre.

                  La présente vente est faite pour la somme de trois-mille-cinq cents francs que l’acquéreur s’oblige de payer à décharge des vendeurs entre les mains du cessionnaire ci-après dénommé en cinq termes égaux et annuels d’aujourd’hui en un an, le premier, et ainsi de suite d’année en année, ainsi que les intérêts à cinq pour cent à partir de ce jour, sous l’hypothèque privilégiée dudit bien en propriété et jouissance duquel l’acquereur a été de suite institué.

Déclarent lesdits vendeurs avoir, par en mêmes présentes, avoir vendu et abandonné sous la garantie solidaire exprimée en l’article précédent et en meilleure forme que pourra valoir vente

2-À Martin Jendes, appariteur, demeurant audit Schleithal, à ce présent et acceptant pour lui, sa femme et les leurs, savoir :

                  Neuf ares cinquante centiares de terre au ban de Schleithal, canton « Kirchgrund », d’un côté, l’acquéreur lui-même, de l’autre, Michel Müller, en haut, ledit Müller, en bas, Vendelin Boessler, affirmé pour franc et libre.

                  La présente vente est faite pour la somme de trois-cents francs que l’acquéreur s’oblige de payer à décharge des vendeurs entre les mains du cessionnaire ci-après dénommé en trois , lisez quatre termes, égaux et annuels, le premier au onze novembre prochain, et les autres à pareilles époque, des deux, disons trois années immédiatement consécutives, avec les intérêts à cinq pour cent par an à partir du onze novembre dernier, sous l’hypothèque privilégiée dudit bien, en propriété et jouissance duquel, l’acquéreur a été de suite institué.

Déclarent ledit vendeur avoir vendue sous la solidarité énoncée au premier article et avec toute garantie, en meilleur forme que pourra valoir vente

3-À Jean Fucks, le vieux, laboureur dudit Schleithal, à ce présent, stipulant et acceptant pour lui et les siens, savoir :

                  Premièrement, dix ares quatre-vingt-dix centiares de terre au ban de Schleithal, au canton « Auf der Horst », d’un côté, Antoine Lutz, de l’autre, Martin Jendès, en bas, les prés, en haut, le chemin.

                  Deuxièmement, douze ares soixante centiares de terre audit ban, canton susdit, d’un côté Henri Aschbacher, de l’autre Louis Schweitzer, en bas les prés, en haut les communaux, le tout affirmé pour franc et libre.

                  La présente vente est faite et convenue pour la somme de six cents francs que l’acquéreur s’oblige de payer à décharge des vendeurs entre les mains de leur cessionnaire ci-après dénommé en quatre termes égaux et annuels, le premier au onze novembre prochain, et les trois autres, à pareille époque de trois années immédiatement consécutives avec les intérêts à cinq pour cent à partir du onze novembre dernier, sous l’hypothèque privilégiée dudit bien, et propriété, possession et jouissance duquel l’acquéreur a été de suite institué.

Déclarent lesdits vendeurs avoir par ces présentes, fait cession et transport de créance avec garantie de fait et de droit en meilleure forme que pourra valoir transport, à monsieur Michel Ehrstein, meunier au moulin du Bienwald, ici présent et acceptant la cession de créances ci-dessus montant à la somme totale de quatre mille quatre cents francs.

Ce transport est fait pour et moyennant la somme de quatre mille deux cents francs, argent payé comptant, que les cédants reconnaissent avoir reçu et en donnent pleine quittance de subrogation au cessionnaire, en déclarant que la différence du prix de cession d’avec la créance cédée doit servir d’indemnité au sieur cessionnaire pour le débours de son argent et les peines de recouvrement.

Enfin, les dits comparants ont déclaré avoir encore vendu solidairement et avec toute garantie, en meilleure forme que pourra valoir vente, à mon dit sieur, Michel Ehrstein, ce acceptant, pour lui, et les siens, savoir

Premièrement, vingt ares de prés au ban de Schleithal, canton « Auf der Horst » d’un côté, Adam Rechs, de l’autre, Martin Jendès,

Deuxièmement, dix-huit ares de prés audit ban, canton « Auf dem Monig », des deux côtés, le sieur Gaspard Klein,

Troisièmement, seize ares de terre aux dits bans et cantons, d’un côté, Valentin Dietenbeck, de l’autre, Nicolas Grether

Quatrièmement, dix-huit ares de terre aux dits bans et cantons, d’un côté, Valentin Dietenbeck, de l’autre, Guillaume Royal

Cinquièmement, onze ares de prés au dit ban, canton « Auf den Obern Lauternweissen », d’un côté, Martin Jendès, de l’autre, Jean Grether,

Le tout affirmé pour franc et libre, la présente vente est faite et convenue pour la somme de sept cents francs, argent payé et dénombré en présence et à la vue du notaire et des témoins soussignés que les vendeurs ont retiré et en donnent quittance libératoire en instituant le sieur acquéreur de suite en plein droit de propriété et paisible jouissance desdits biens.

Et à l’instant, mon dit sieur Ehrstein a déclaré qu’il a accepté la cession ci-dessus pour et au nom du sieur Guillaume Wilhelm, propriétaire à Wissembourg, pour lequel il figure, accepte et se porte fort, en tant qu’elle porte sur les créances cédées quant à l’acquisition des biens, elle est au nom personnel de Monsieur Ehrstein.

Dont acte, pour l’exécution duquel les vendeurs, le cessionnaire et Monsieur Erhstein font élection de domicile en l’étude du notaire soussigné et les acquéreurs en leur demeure.

Fait, passé et interprété en présence des sieurs François Meyer, propriétaire à Salmbach, et François Zugmeyer, vitrier à Lauterbourg, témoins à ce requis, lesquels ont signé avec les parties et le notaire, à l’exception de la femme Dietenbeck, laquelle, de ce requise, a déclaré ne le savoir et a apposé sa marque.

Après les signatures, le notaire calcule le montant des frais pour un total de 359, 59 francs.

Une garantie supplémentaire

Dans le registre de l’Enregistrement, juste après cette vente, on trouve la mention d’un autre acte que je n’ai pas consulté, ne l’ayant lu que plus tard, mais dont le résumé apporte une précision importante. Christophe Grether avait été chargé de la curatelle de Corneille Wernert, un militaire de Schleithal présumé mort au 59e régiment de ligne. Pour garantir les intérêts de Wernert, les biens appartenant à son curateur pouvaient être grevés d’une hypothèque légale. Certains des biens que Grether vendait avec ses enfants étaient donc susceptibles d’être concernés par cette garantie.

Les comptes de cette curatelle avaient pourtant été arrêtés le 2 mars précédent. Sur un reliquat de 2 962,20 francs, 2 732,74 francs étaient couverts par des reprises justifiées par des titres ; il restait donc 229,46 francs, remis à un certain Gaspard Schimpff, propriétaire à Schleithal, pour être conservés à la disposition du nouveau curateur appelé à remplacer Christophe Grether.

Pour sécuriser définitivement l’opération, Gaspard Schimpff, se porte caution et garant solidaire à hauteur de 5 118 francs. Il garantit ainsi les acquéreurs et Guillaume Wilhelm contre les conséquences d’une éventuelle hypothèque liée à l’ancienne curatelle. Aucune rémunération de Schimpff n’est mentionnée dans l’acte ; le fait qu’il accepte une garantie aussi importante laisse toutefois penser qu’il considère le risque comme faible, les comptes de Grether ayant précisément été arrêtés.

Ce qu’il faut retenir de cette vente :

Cet acte montre d’abord que Gaspard Dietenbeck et sa famille ne quittent pas Schleithal sans ressources. Les biens vendus représentent 5 100 francs : 3 500 francs pour la maison, avec cour, grange, écuries, verger et dépendances, et 1 600 francs pour 116 ares de terres et de prés. Il ne s’agit pas de la fortune d’un grand propriétaire, mais d’un patrimoine rural tout de même conséquent.

La valeur des terres varie d’ailleurs beaucoup : 31,58 francs l’are au Kirchgrund, 25,53 francs l’are pour les deux premières parcelles d’« Auf der Horst », contre seulement 8,43 francs l’are en moyenne pour les 83 derniers ares vendus en bloc. Les écarts sont donc considérables. Ils peuvent notamment tenir à la nature, à la qualité ou à la situation des parcelles, sans que l’acte ne permette d’expliquer précisément les différences de prix.

Le plus intéressant, cependant, est la manière dont la vente est financée. Les trois premiers acheteurs doivent au total 4 400 francs, mais ils ne paient pas comptant : le règlement est échelonné sur plusieurs années, avec un intérêt de 5 %. Pour les 900 francs dus par Jendes et Fucks, les intérêts courent déjà depuis le 11 novembre 1832, soit cinq mois avant la signature de l’acte, alors que leurs premières échéances ne seront payées qu’en novembre 1833. Cela laisse penser que les conditions de ces ventes avaient peut-être été arrêtées auparavant.

Or, Gaspard et les siens sont sur le départ : attendre plusieurs années pour récupérer leur argent n’a guère de sens. C’est là qu’interviennent le meunier Michel Ehrstein et, derrière lui, le propriétaire de Wissembourg Guillaume Wilhelm.

Le mécanisme est assez simple. Les vendeurs possèdent désormais 4 400 francs de créances sur Gast, Jendes et Fucks. Ils les cèdent contre 4 200 francs versés immédiatement comptant. Ils renoncent donc à 200 francs sur le principal en échange de liquidités disponibles sans attendre les échéances.

Ehrstein précise ensuite qu’il a accepté cette cession au nom de Guillaume Wilhelm, propriétaire à Wissembourg. C’est donc Wilhelm qui devient titulaire des créances et des droits qui y sont attachés. L’acte distingue clairement cette opération d’une seconde, qu’Ehrstein mène cette fois pour son propre compte : il achète personnellement les 83 derniers ares pour 700 francs comptant. L’acte précise bien la distinction : la cession des créances est faite pour Wilhelm ; les terres, elles, restent acquises au nom d’Ehrstein.

Au bout du compte, un patrimoine vendu pour 5 100 francs est ainsi transformé en 4 900 francs immédiatement disponibles : 4 200 francs avancés contre les créances et 700 francs versés comptant pour les dernières terres.

Nous ne savons toutefois pas quelle part de cette somme Gaspard emporte réellement en Amérique. Thérèse, leur fils Martin — qui reste à Schleithal — et Christophe Grether sont également parties à la vente. Mais l’intention générale de l’opération paraît claire : à quelques semaines du départ, il s’agit de transformer rapidement un patrimoine immobilier en argent disponible, quitte à renoncer à une partie de sa valeur future pour ne rien laisser à recouvrer pendant plusieurs années.

Récapitulatif des terres vendues par Gaspard Dietenbeck

Canton / lieu-ditNatureSuperficie
Kirchgrundterre9 a 50 ca
Auf der Horstterre10 a 90 ca
Auf der Horstterre12 a 60 ca
Auf der Horstpré20 a
Auf dem Monigpré18 a
Auf dem Monigterre16 a
Auf dem Monigterre18 a
Auf den Obern Lauternweissenpré11 a
TOTAL116 a = 1,16 ha

Par canton :

  • Kirchgrund : 9,50 a
  • Auf der Horst : 43,50 a
  • Auf dem Monig : 52 a
  • Auf den Obern Lauternweissen : 11 a

Total : 116 ares (1,16 ha).

Conclusion — Une liquidation plus complexe qu’il n’y paraît

La vente de Gaspard Dietenbeck se distingue finalement moins par le montant obtenu que par tout ce qu’elle révèle sur l’opération.

Certains indices suggèrent d’abord que sa préparation pourrait dater d’avant avril 1833. Pour les terres achetées par Martin Jendes et Jean Fucks, les intérêts courent en effet depuis le 11 novembre 1832, soit cinq mois avant la signature de l’acte. Cela ne suffit pas à établir que les ventes étaient déjà convenues à cette date, mais cela soulève la question d’une liquidation préparée plusieurs mois avant le départ.

L’intervention de Michel Ehrstein et de Guillaume Wilhelm montre ensuite que cette vente dépasse largement le simple échange entre cultivateurs de Schleithal. Wilhelm, propriétaire à Wissembourg, reprend les créances, ce qui permet aux vendeurs d’obtenir immédiatement leur argent, tandis qu’Ehrstein, meunier du Bienwald, sert d’intermédiaire et achète lui-même une partie des terres. Là encore, il reste à comprendre comment ces hommes étaient entrés en relation avec la famille Dietenbeck-Grether et si leur intervention était exceptionnelle ou s’inscrivait dans des relations financières déjà établies dans la région.

Enfin, l’ancienne curatelle exercée par Christophe Grether complique l’opération. Malgré des comptes arrêtés quelques semaines auparavant, le risque d’une hypothèque légale sur certains de ses biens conduit Gaspard Schimpff à fournir une garantie solidaire de 5 118 francs. La famille ne se contente donc pas de vendre : elle doit également libérer juridiquement l’opération de l’obligation héritée d’une affaire antérieure afin que les acquéreurs et le cessionnaire puissent traiter sans risque.

À mesure que l’on rapproche les ventes de Nicolas Grether, Jean Grether, Jacques Boeshertz et Gaspard Dietenbeck, une même période de quelques semaines révèle des situations très différentes : biens déjà loués, adjudications à crédit, cessions de créances, intermédiaires extérieurs au village, cautionnements. Plutôt qu’un modèle unique de « vente avant le départ », ces actes montrent les multiples arrangements nécessaires pour défaire, en peu de temps, les liens matériels et financiers qui attachaient encore ces familles à Schleithal.

Arch. Alsace – BR, 7 E 24.3.40 – Acte de vente Dietenbeck – 1ere page – Photo par l’auteur
Arch. Alsace – BR, 7 E 24.3.40 – Acte de vente Dietenbeck – 2e page – Photo par l’auteur

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