Le courrier de la veuve Hettinger

Lorsque j’étais aux Archives d’Alsace, à Strasbourg, j’ai eu l’occasion de consulter et de photographier la désormais presque célèbre lettre de la veuve Hettinger.

Je dis « presque célèbre » parce que ce courrier apparaît dans au moins deux études françaises consacrées à l’émigration alsacienne : le travail de Nicole Fouché, Émigration alsacienne aux États-Unis, 1815-1870, et l’article de Claude Muller, « Amérique ou Algérie ? Émigration rhénane et émigration nationale sous la monarchie de Juillet (1830-1848) ». On le retrouve également dans la traduction anglaise de l’ouvrage de Nicole Fouché, réalisée par Michael J. Nuwer sous le titre Alsatian Emigration to America, 1815–1870.

Ce document n’est donc pas inconnu des historiens. Il a notamment été utilisé pour éclairer les pratiques des intermédiaires de l’émigration et les frais auxquels devaient faire face les candidats au départ.

Mais il contient aussi une information qui présente, pour notre enquête, un intérêt tout particulier.

Une lettre conservée dans la correspondance administrative

Le 30 avril 1839, depuis Le Havre, la veuve Hettinger adresse une lettre au maire de Wissembourg.

L’original ne figurait pas parmi les pièces que j’ai consultées. En revanche, j’ai photographié ce qui semble être une copie fidèle du courrier, recopiée sur un papier à en-tête de la sous-préfecture de Wissembourg.

Le maire paraît avoir transmis la lettre au sous-préfet, qui l’a lui-même communiquée à une autorité supérieure le 17 mai 1839. Je n’ai pas vu la lettre d’accompagnement de cet envoi, mais le dossier contient une réponse, datée du 22 mai, adressée au sous-préfet de Wissembourg.

Nous disposons donc de deux documents : la copie de la lettre de la veuve Hettinger et la réponse de l’administration. Leur transcription intégrale figure à la fin de cet article.

Cinquante-cinq émigrants de Schleithal

Un passage du courrier a immédiatement retenu mon attention. Pour démontrer qu’il était possible de réduire considérablement le coût d’une traversée, la veuve Hettinger prend l’exemple d’un groupe dont elle s’est occupée :

« 55 émigrants de Schleithal me furent recommandés afin de les soigner pour leur embarquement le mieux possible. »

Qui étaient donc ces 55 émigrants ?

Voilà qui nous ramène directement à notre petit village alsacien.

Nicole Fouché mentionne ce groupe de 55 émigrants, mais le présente comme originaire de Sélestat (Émigration alsacienne aux États-Unis, 1815-1870, chapitre V, § 61). Cette indication a ensuite été reprise dans la traduction anglaise de son ouvrage, réalisée par Michael J. Nuwer.

Or, dans la copie administrative que j’ai photographiée aux Archives d’Alsace, je lis bien « 55 émigrants de Schleithal ».

La différence est considérable pour notre enquête. Il ne s’agirait plus d’un groupe venu de Sélestat, mais de notre village, dont nous connaissons déjà plusieurs dizaines d’habitants partis pour l’Amérique à bord de l’Adeline en 1833.

La veuve Hettinger ne donne ni le nom ni la date de leur voyage. Elle écrit seulement qu’ils lui avaient été recommandés et qu’elle avait organisé leur embarquement. S’agissait-il d’un départ récent ou d’un épisode remontant à plusieurs années ? Nous ne le savons pas.

Il est évidemment tentant de rapprocher ce groupe de celui de l’Adeline, passé par le Havre à la mi-mai 1833, parmi lequel nous avons identifié 59 personnes originaires de Schleithal.

Les deux chiffres sont proches, mais cette ressemblance ne suffit pas à établir qu’il s’agit des mêmes personnes. Six années séparent l’arrivée de l’Adeline de la lettre de la veuve Hettinger. Le fait que celle-ci s’adresse au maire de Wissembourg, ville toute proche de Schleithal, renforce l’intérêt de cette piste, sans constituer pour autant une preuve. Il nous faudra donc trouver d’autres éléments avant de pouvoir aller plus loin.

Reste que cette mention ouvre une piste nouvelle : un groupe de 55 émigrants de Schleithal a bénéficié, à une date encore indéterminée, de l’intervention d’une Alsacienne installée au Havre pour organiser sa traversée vers l’Amérique.

La veuve Hettinger et les intermédiaires de l’émigration

Dès les premières lignes de sa lettre, la veuve Hettinger se présente comme une compatriote des émigrants alsaciens. Elle dénonce les abus dont ils seraient victimes à leur arrivée au Havre, après avoir été orientés, parfois dès la frontière, vers certains intermédiaires.

Elle cite notamment un certain M. Barbe, ainsi que Stade et Lemaître, Wood, Courteville et Paillette. Selon elle, ces différents acteurs, autrefois concurrents, se seraient associés pour imposer leurs conditions aux émigrants, notamment en les obligeant à acheter leurs provisions auprès d’eux.

Il s’agit ici des accusations formulées par la veuve Hettinger : son courrier nous renseigne sur les pratiques qu’elle dénonce, mais ne suffit pas, à lui seul, à établir l’ensemble des faits reprochés à ses concurrents.

Pour illustrer son propos, elle raconte précisément l’intervention menée en faveur des 55 personnes de Schleithal.

M. Barbe lui aurait proposé un passage à 120 francs par personne. En s’adressant directement aux armateurs, elle affirme avoir obtenu une traversée à bord d’un navire neuf pour 80 francs par personne, soit une économie de 2 200 francs pour le groupe. Elle ajoute 800 francs d’économies sur les provisions, ce qui porterait le gain total à 3 000 francs.

Elle entend ainsi démontrer qu’il est possible d’aider les émigrants à voyager dans de meilleures conditions, tout en réduisant leurs dépenses.

Mais sa lettre ne se limite pas à une dénonciation. Elle contient aussi une proposition très concrète : que les groupes d’émigrants lui envoient à l’avance un représentant, muni d’un acompte de 30 francs par personne, afin qu’elle puisse négocier le passage avant leur arrivée au Havre.

Elle demande au maire de Wissembourg de faire connaître ses services aux candidats à l’émigration, tout en affirmant agir par humanité et non par cupidité.

Cette démarche est particulièrement intéressante lorsqu’on la compare aux publicités contemporaines des agences de passage. Elle permet de voir comment se présentait une offre commerciale, mais aussi comment une intermédiaire cherchait à se distinguer de ses concurrents. Nous reviendrons sur ces agences et leurs publicités dans un prochain article.

La réponse de l’administration

La réponse du 22 mai 1839 est tout aussi instructive.

L’autorité saisie ne conteste pas directement les économies annoncées par la veuve Hettinger. Elle raisonne avant tout en fonction de la politique administrative à l’égard de l’émigration.

Le coût élevé du voyage est considéré comme l’un des obstacles au départ. Faire connaître officiellement une offre permettant de le réduire risquerait donc, selon l’auteur de la réponse, d’encourager de nouvelles émigrations. Les habitants pourraient même y voir une forme d’approbation de l’administration.

La veuve Hettinger reste libre de publier son offre dans les journaux, mais les autorités refusent de servir d’intermédiaires entre elle et les candidats au départ, que ses intentions soient philanthropiques ou commerciales.

La correspondance nous montre ainsi deux préoccupations bien différentes : d’un côté, une femme installée au Havre qui affirme vouloir protéger ses compatriotes contre les abus du commerce de l’émigration ; de l’autre, une administration qui cherche à ne pas faciliter les départs.

Et, au milieu de ces échanges, nos 55 émigrants de Schleithal.


Transcription de la lettre de la veuve Hettinger

(Transcription de la copie administrative conservée aux Archives d’Alsace. L’orthographe et la ponctuation du document ont été conservées.)

Le Havre, 30 avril 1839.

Monsieur,

Vous permettrez à une compatriote de vous mettre aussi à cœur l’intérêt et la destinée de nos pauvres alsaciens qui vont en Amérique.

Ceux-ci sont presque toujours victimes de leur confiance et de leur inexpérience, attendu qu’on a soin de les adresser déjà dès la frontière à un certain monsieur Barbe qui, ensuite, les surprend et les dupe tant qu’il peut. Celui-ci avait précédemment pour concurrents les sieurs Stade et Lemaître, ainsi que la Wood Courteville et Paillette d’ici, mais tous ces messieurs les fournisseurs de vaisseaux se sont réunis aujourd’hui en association pour pouvoir pressurer à leur aise, comme il paraît, les pauvres émigrants, de sorte que ces derniers n’ont plus à espérer ni douceur ni bienfaits, forcés qu’ils sont de se conformer à leurs exigences, ces spéculateurs astreignent ces pauvres gens à s’approvisionner chez eux, au lieu de leur faciliter les moyens d’acheter leurs provisions là où ils trouveraient à meilleur marché, et, certes la concurrence de marchand de l’espèce ne manquerait pas ici, de cette manière, ces malheureux reçoivent des denrées d’une qualité qui fait pitié.

Je ne vous signalerai, monsieur le Maire, qu’un seul échantillon digne d’être connu, de la honteuse et cupide spéculation envers des malheureux qui abandonnent leur patrie dans l’espoir de se procurer, à eux et à leurs familles, un sort meilleur.

55 émigrants de Schleithal me furent recommandés afin de les soigner pour leur embarquement le mieux possible. Monsieur Barbe me fit savoir qu’il ne pouvait se charger de leur passage à moins de 120 francs par tête. J’allais dès lors chez tous les armateurs, et je parvins à fréter pour eux un bâtiment tout neuf, à raison de 80 francs par personne, ce qui fit une économie pour ces gens de 2200 francs. Plus, ils gagnèrent sur les provisions qu’ils purent se procurer, fraîches et de bonne qualité : 800 francs, ainsi, un bénéfice total de 3000 francs, ce qui fait de 240 à 300 francs par famille.

Vous voyez, monsieur le maire, qu’il y a moyen de rendre moins onéreux le voyage à nos compatriotes, et de le simplifier considérablement, comme ils ne sont pas tenus de faire des accords à la frontière comme les étrangers, il serait leur avantageux pour chaque réunion ou transport d’émigrants afin de ne pas tomber entre les mains de semblables usuriers ; qu’ils envoyassent ici un des leurs ici chez moi, par la diligence, en lui remettant 30 francs par personne, à compte sur les frais de passage, je m’empresserai dès l’arrivée de ce mandataire de soigner le fret d’un bon navire au meilleur compte possible et toute la compagnie pourrait se rendre à bord dès son arrivée au Hâvre, et continuer son voyage après s’être procuré les aliments et les provisions nécessaires sans avoir éprouvé aucune tracasserie ni chicanerie, bien entendu cependant, que tout le monde sera pourvu de passeports réguliers.

J’ose me flatter, monsieur le maire, que vous recevrez avec bienveillance ces communications que j’ai l’honneur de vous adresser pour l’avantage et l’intérêt des émigrants en vous priant de la porter à la connaissance de tous nos compatriotes.

Pardonnez-moi la liberté que je prends de vous importuner, mais l’humanité et le véritable intérêt que je prends au bien-être de ces malheureux et non la sordide cupidité m’ont engagé à prêter secours et assistance à mes compatriotes émigrants en tant que cela dépendra de mes moyens.

Dans l’attente d’un résultat satisfaisant, j’ai l’honneur,

Madame veuve Hettinger, rentière
Rue d’Orléans, numéro 60, au Havre

Réponse adressée au sous-préfet de Wissembourg, le 22 mai 1839

« J’ai toujours vu avec peine les nombreuses émigrations des habitants du Bas-Rhin pour l’Amérique, mais si, comme vous le dites par votre lettre du 17 du courant, les moyens trouvés à diverses époques pour en prévenir les dangereux effets sont demeurés infructueux jusqu’à ce jour, je ne pense pas qu’on puisse atteindre le but désiré en publiant l’avis émané de Madame Hettinger du Havre.

Au nombre des motifs qui s’opposent au départ de plusieurs individus pour l’Amérique, on doit mettre en première ligne la cherté du prix du passage, or, on donnera un nouvel aliment à cette passion des Alsaciens pour l’expatriation et ils auront lieu de penser aussi qu’ils sont encouragés par l’administration.

Si des vues philanthropiques ont dicté les offres de Madame Hettinger à Monsieur le maire de Wissembourg, elle peut les faire connaître par la voie des journaux, car l’administration, sur aucun prétexte, ne peut servir d’intermédiaire entre les personnes qui ont l’intention d’émigrer, et cette dame, qu’il y ait de sa part intention seule d’obliger, ou spéculation ».

Arch. Alsace – BR, 3 M 701 – page 1 du courrier de la veuve Hettinger – photo de l’auteur
Arch. Alsace – BR, 3 M 701 – page 2 du courrier de la veuve Hettinger – photo de l’auteur

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